Le mot, c'est mon ami Kris Krüg qui l'a inventé, ça fait presque vingt ans. J'étais PDG de Raincity Studios, l'agence web que j'avais cofondée à Vancouver, et quand un problème me tombait dessus, je ne le gérais pas vraiment. Je pétais une coche. Sur la personne la plus proche, en général. Kris a appelé ça une robplosion. Tout le monde a ri, moi le premier, parce que le mot était bon, et parce que rire, c'était plus facile que de parler de ce que c'était pour vrai.
Aujourd'hui, c'est le nom de ce site. Je sais.
Alors, pourquoi des gens comme moi explosent pour des riens? Voici la version simple, celle que j'aurais aimé entendre à trente ans. Le petit détail n'est presque jamais le vrai problème. C'est la dernière goutte dans un verre qui était déjà plein. Le stress, le bruit, trop de monde, des nuits trop courtes, et en dessous de tout ça, une peur que quelque chose va mal tourner et que ce sera de ma faute. Le verre se remplit tranquillement toute la journée. Puis quelqu'un pose une question bien simple au mauvais moment, et ça revole partout.
Ça, c'est la réponse courte. La longue est plus compliquée.
De quoi ça avait l'air, une robplosion
C'était rarement les grosses catastrophes. Donnez-moi une vraie crise et je devenais calme, presque froid, et je réglais le problème. Ce qui me faisait sauter, c'était le petit détail. Une échéance déplacée sans que personne me le dise. Une réunion qui s'étire. Quelqu'un qui arrive avec une « petite question » pendant que j'étais plongé dans autre chose.
Ma voix montait. Les mots sortaient plus vite que je pouvais les vérifier. Pendant quelques minutes, je ne conduisais plus. J'étais comme un passager qui me regardait agir en épais. Puis c'était fini, l'autre personne restait là, plantée, et il me restait la partie que personne ne voyait.
La honte. Elle arrivait après, chaque fois, et elle restait pas mal plus longtemps que la colère.
C'est ça que le monde ne voit pas chez les gars qui explosent. La plupart d'entre nous n'aiment pas ça. On est en furie, ensuite on se dégoûte, et après (c'est là que ça devient dangereux) on a tellement honte qu'on évite la personne qu'on a engueulée. Ce qui empire tout.
Pourquoi c'est le petit détail qui fait sauter
La page du NHS sur la colère (en anglais) dit que quand on a déjà beaucoup de problèmes ou de stress sur les épaules, la colère devient plus difficile à contrôler. Évident? Pas de l'intérieur. De l'intérieur, j'avais juste l'impression d'être entouré d'incompétents.
Chez moi, plusieurs affaires remplissaient le verre, et je ne connaissais même pas le nom de la plupart.
L'autisme. J'ai appris que j'avais un TSA seulement en 2022, à 50 ans, pendant un effondrement dans les années COVID. Cinquante ans à ne pas comprendre pourquoi j'étais « bizarre ». Quand je repense aux robplosions avec ce mot-là en tête, plusieurs prennent du sens. La National Autistic Society décrit la crise autistique (le meltdown) comme une réaction intense à une situation qui déborde, où la personne perd temporairement le contrôle de son comportement. Ça ressemble pas mal trop à certains après-midis dans ce bureau-là. Aire ouverte, téléphones qui sonnent, du monde partout, et moi qui faisais comme si tout allait bien.
L'anxiété. Une bonne partie de ma colère, c'était de la peur qui parlait plus fort. Quand je sens que quelque chose s'effondre, je n'ai pas l'air d'avoir peur. J'ai l'air enragé. Me fâcher, j'avais l'impression d'agir. Avoir peur, j'avais l'impression de rien faire.
La honte. Quand on se trouve déjà imposteur, chaque petite erreur, la nôtre ou celle d'un autre, ressemble à la preuve que tout va finir par se savoir. Alors on frappe le premier. Fort.
La consommation, pendant certaines de ces années-là. Ça n'a rien arrangé. Je n'ai pas touché à la cocaïne ni à l'héroïne depuis seize ans, et j'en parle dans d'autres billets.
Une chose claire, par exemple. L'autisme explique une partie de tout ça. Il n'en excuse aucune. Les gens que j'ai engueulés se fichaient bien de ce qui se passait dans mon système nerveux, et ils avaient raison.
Crise autistique, mauvais caractère, ou un vrai diagnostic?
Je me la suis posée souvent, celle-là. Il y a une vraie différence entre une crise autistique et une crise de colère, j'en parle dans Crise autistique ou crise de colère, la version adulte. Il existe aussi un diagnostic qui s'appelle le trouble explosif intermittent. La Mayo Clinic (en anglais) le décrit comme des explosions soudaines, sans commune mesure avec la situation. J'ai lu ça une fois et je suis resté tranquille un bon bout.
Je n'ai pas ce diagnostic-là. Mes diagnostics à moi, c'est le trouble du spectre de l'autisme (TSA), le TPL et le TDAH, tous reçus en 2022. Je le précise parce que je ne veux pas que quelqu'un prenne mon histoire pour une liste de symptômes. Si vos crises reviennent souvent, ou si elles font peur, un médecin ou un psychologue peut vraiment démêler ce qui se passe. J'en parle plus dans Le trouble explosif intermittent, expliqué par un gars qui explose.
Ce qui m'aide aujourd'hui
Pas de recette magique. C'est surtout plate.
Je surveille le verre au lieu de la goutte. La National Autistic Society parle d'une phase de « grondement » avant la crise, les signes de détresse qui arrivent en premier. Les miens : le visage qui chauffe, la poitrine serrée, des réponses sèches, et une envie soudaine de tout régler en même temps. Quand je les remarque, la journée est déjà trop pleine, et ma job, c'est d'en vider un peu avant que quelqu'un me pose une question bien simple.
Je sors de la pièce, et je dis que c'est ce que je fais. « J'ai besoin de dix minutes, je ne m'en vais pas. » La deuxième moitié compte. Partir sans la dire, ça ressemble juste à une autre explosion, avec une porte qui claque au bout.
J'enlève ce qui remplit le verre. Le bruit, c'est un gros morceau. Être « en représentation » avec du monde pendant des heures sans pause aussi. Vivre ici, dans la Petite-Nation, avec les lacs, les marches en forêt avec le chien et beaucoup de silence, ça m'aide plus que j'aime l'admettre.
Et la thérapie, pour la vie. Quelqu'un qui m'aide à lire le mode d'emploi que je n'ai jamais reçu.
Si vous voulez quelque chose à lire un soir où ça va mal, celui-ci est doux. Un peu comme quelqu'un de calme assis à côté de vous pendant que vous tremblez encore.
La colère (Anger: Wisdom for Cooling the Flames)
Thich Nhat Hanh
Mon avis. Doux et concret. Comme quelqu'un de calme assis à côté de vous pendant que vous tremblez encore.
À savoir. Approche spirituelle, pas clinique.
Le côté pratique est dans Comment j'apprends à contrôler mes crises, et l'après, dans Réparer après une crise de colère.
Où est la limite
Cette partie-là compte plus que tout le reste de la page.
Si les gens qui vivent avec vous ont peur de vous, c'est de la violence, peu importe ce qu'il y a derrière. Crier au point de faire peur, menacer, casser des affaires, tout geste physique. L'autisme ne change rien à ça. L'anxiété ou une enfance difficile non plus. Et vous garder calme, ce n'est pas leur job. C'est la vôtre.
Sandra, ma conjointe, a vécu avec les quinze dernières années de tout ça. Ça n'a jamais été à elle de me gérer, même les années où j'agissais comme si c'était le cas.
Si c'est vous qui avez peur, SOS violence conjugale répond au 1 800 363-9010, jour et nuit, gratuit et confidentiel. Si c'est vous qui explosez et que vous voyez que ça empire, appelez le 811 ou prenez rendez-vous avec votre médecin. Cette semaine. Pas après la prochaine.
Le mot, aujourd'hui
Je robplose encore. Moins souvent, moins fort. Des fois, je le vois venir. Le mot a commencé comme une joke à mes dépens, puis pendant longtemps ça a été une affaire derrière laquelle me cacher. Aujourd'hui, c'est surtout un rappel du travail à faire. Je l'ai mis sur le site parce qu'il est honnête, et parce que Kris l'a trouvé il y a presque vingt ans et que personne n'a trouvé mieux depuis.