J'ai la mi-cinquantaine, et c'est pas les amis qui me manquent. C'est les amis près de chez nous. Ceux que je connais depuis le plus longtemps sont à quelques fuseaux horaires d'ici, ou à des heures de route, pis il n'y a personne que je croise comme ça un mardi.
Il y a Daveo. Il y a KK, le gars qui a inventé le mot robplosion. Quelques amis du secondaire, et du monde ramassé en chemin. J'ai aussi ma conjointe Sandra à la maison, plein de monde qui me dirait bonjour à l'épicerie, et une pile de contacts accumulés en vingt et quelques années d'affaires dans trois pays.
C'est facile de penser que ça fait de moi un cas à part. En fait, ça fait surtout de moi un gars bien ordinaire.
Alors, la question : est-ce normal de ne pas avoir d'ami proche à l'âge adulte? C'est courant, et ça l'est de plus en plus, surtout chez les hommes. Dans un sondage de 2021 du Survey Center on American Life, 12 % des adultes américains disaient n'avoir aucun ami proche. Dans un sondage Gallup de 1990 cité par le même rapport, c'était 3 %. Courant, par contre, ça ne veut pas dire correct. J'y reviens.
Les chiffres qui m'ont fait sentir moins bizarre
Le même rapport avait un autre chiffre qui m'est resté collé. À la question « as-tu reçu du soutien émotionnel d'un ami dans la dernière semaine? », 41 % des femmes répondaient oui. Chez les hommes, 21 %.
La moitié. Et je gage qu'une bonne partie des 21 % comptent un chum qui a dit « ben voyons, c'est poche » devant une bière.
Je ne dis pas ça pour blâmer les gars, ni pour mettre tout sur le dos de la société pis me laver les mains. Une partie de l'affaire, c'est moi. Mais ça m'a fait du bien de savoir que je ne suis pas le seul homme assis dans sa cuisine à se demander où tout le monde est passé.
Comment je me suis rendu là
J'y ai beaucoup pensé. Voici la version honnête, pas la version flatteuse.
J'ai déménagé. Souvent. Vancouver, Shanghai pour le travail, des années en Indonésie à gérer un centre de plongée, puis le retour au Québec. À chaque fois je me disais que j'allais garder contact. À chaque fois, le cercle rapetissait. Une partie, c'est juste la géographie. L'autre partie, c'est que je suis poche dans l'entretien d'une amitié : les textos plates, les fêtes à se rappeler.
Les années du centre de plongée avaient leur propre genre d'amitié. Sur une île, on se fait des amis de beau temps. Des amis à usage unique. Ils sont là une semaine ou une saison, on passe de super journées, puis ils reprennent l'avion et le groupe suivant débarque. C'est le fun, et c'est vrai pendant que ça dure, mais au bout du compte, personne ne te connaît vraiment.
Il y a aussi l'autisme, que j'ai ignoré pendant 50 ans. J'étais capable d'être sociable. Même bon là-dedans. Mais je faisais tout en manuel, en calculant chaque échange en temps réel, et ça coûte cher. Après une soirée, je rentrais vidé et je ne voulais voir personne pendant une semaine. Le monde lisait ça comme « pas intéressé ». Des fois, moi aussi. (J'en parle plus dans je peux animer une salle, mais mes amis proches sont loin.)
Mais le gros morceau, c'est que je pars avant qu'on me laisse. Quand quelqu'un commence à se rapprocher, quelque chose en moi se met à chercher la sortie. Je lui trouve un défaut, ou je décide qu'il est juste poli, ou je deviens silencieux. Ça ressemble à de la protection. Surtout, je rejette en premier pour que personne ne puisse le faire avant moi. J'ai écrit là-dessus dans pourquoi je pars avant qu'on me laisse.
Mets tout ça ensemble et tu obtiens un gars avec des amis partout sur la carte, et personne au bout du rang.
Un vrai problème, ou juste ma façon d'être fait?
Les deux, probablement. Je n'achète pas l'idée que tout le monde a besoin d'une grosse gang. Bien des autistes, et bien des gens qui ne le sont pas, sont plus heureux avec une ou deux personnes et beaucoup de silence. J'aime le silence. Mes meilleures journées sont souvent toutes petites.
Mais je sens la différence entre la solitude et l'isolement dans mon propre corps. La solitude, c'est moi dans le bois avec mon appareil photo, content. L'isolement, c'est moi qui scrolle le soir avec une boule dans la poitrine, comme si j'avais oublié quelque chose d'important. J'ai connu pas mal des deux.
Et quand la dépression m'est tombée dessus, être seul l'a empirée à chaque fois. Ça ne l'a pas causée, mais ça l'a nourrie. La fiche de l'OMS sur la dépression place le fait de rester en contact avec ses amis et sa famille parmi les gestes de base pour prendre soin de soi, à côté du sommeil et de l'activité physique.
Je ne pense pas que je suis fait pour être le meilleur ami de la moitié de la Petite-Nation. Mais la distance, avec mon historique, c'est un risque.
Ce que j'essaie (et je n'ai pas trouvé la recette)
Je vais être franc. Je n'ai pas de belle conclusion. Je n'écris pas de l'autre bord.
Ce que j'essaie en ce moment :
- Moins de monde, plus souvent. Revoir la même face cinq fois, ça vaut mieux que d'en rencontrer cinquante nouvelles.
- Faire des affaires à côté du monde plutôt que face au monde. Une tâche en commun enlève de la pression sur le jasage.
- Me prendre sur le fait quand je commence à monter un dossier contre quelqu'un. C'est souvent le réflexe de fuite, pas une vraie information.
- Dire un peu plus de vraies affaires, un peu plus tôt, pour voir ce qui arrive.
Le côté pratique a son propre texte : se faire des amis après 50 ans.
Et si la solitude est assise sur quelque chose de plus lourd, une humeur qui ne remonte pas, des pensées qui te font peur, n'attends pas qu'un ami se présente. Un médecin, le CLSC, le 811, une ligne d'écoute, un groupe. Ça compte. Certains m'ont tenu debout dans des bouts où personne n'était dans le coin.