Ça se passe comme ça. Il y a quelque chose à l'agenda. Rien de gros. Une commission, un café, une affaire au village. Plus ça approche, plus j'ai la poitrine serrée, et je commence à monter un dossier sur pourquoi aujourd'hui, ce n'est pas une bonne journée. Je trouve une raison. Je reste chez nous. Le soulagement est immédiat. La honte arrive une heure plus tard.
La peur de sortir fait partie de ma vie. Ce n'est pas spectaculaire. Personne ne me regarderait en se disant que j'ai peur de ma propre porte. Je suis capable d'être sociable, je peux même animer une salle quand il le faut. Mais sortir, dépasser le bord de la vie qu'on s'est bâtie à la maison, devient plus difficile chaque fois que je le fais moins.
Alors pourquoi on finit par avoir peur de sortir? En général parce que le dehors s'est associé, dans le système nerveux, à quelque chose qu'on redoute. Une attaque de panique. Être pris quelque part sans pouvoir partir. Trop de bruit, de lumière, de monde. Avoir l'air bizarre. Rester à la maison fait disparaître la peur tout de suite, et c'est justement ce soulagement-là qui la garde en vie.
La bulle
Moi, j'appelle ça la bulle. Le petit monde sécuritaire où la lumière est correcte, où le bruit est bas et où personne n'attend rien de vous. Ici, dans la Petite-Nation, c'est facile d'en bâtir une. Les lacs, la forêt, les longs hivers, plein de bonnes raisons de rester en dedans.
La bulle n'est pas l'ennemie. J'en ai besoin. Le problème, c'est qu'elle rapetisse. Chaque fois que je laisse tomber une sortie parce que c'est trop, la prochaine semble encore un peu plus de trop. J'ai écrit un texte à part sur la bulle et comment j'en sors, parce que ça mérite sa propre place.
Ce qu'il y a derrière (pour moi, et peut-être pour vous)
La réponse honnête, c'est qu'il n'y a pas une seule cause. Chez moi, c'est un nœud.
La surcharge sensorielle et sociale. J'ai un TSA. Une épicerie un samedi, c'est beaucoup : les néons, les bips, la musique, le monde qui arrive de partout, le small talk à la caisse. L'organisme britannique Autistica (en anglais) explique à quel point l'anxiété et la surcharge se chevauchent chez les personnes autistes, et comme c'est dur de les distinguer de l'intérieur. Quand sortir coûte aussi cher, c'est normal qu'une partie de nous dise non.
La peur du jugement. Cinquante ans à ne pas savoir pourquoi j'étais « bizarre », ça laisse des marques. Une partie de l'angoisse, c'est d'être jugé, de dire la mauvaise affaire, de me tromper d'une manière que je ne remarquerai même pas avant plus tard.
La dépression. Quand je suis down, tout ce qui est de l'autre côté de la porte a l'air inutile en plus d'être difficile. Ce n'est pas la même saveur que la peur, mais ça finit au même endroit, c'est-à-dire sur le divan.
L'anxiété qui a pris une habitude. Celle-là a un nom. Le NHS britannique décrit l'agoraphobie (en anglais) comme la peur des situations d'où il serait difficile de s'échapper, ou où l'aide ne serait pas là si ça tournait mal. Ce n'est pas juste les grands espaces. Les magasins, le transport en commun, les foules, ou simplement sortir de chez soi. Elle peut naître d'attaques de panique, ou d'autres peurs. Je n'ai pas reçu ce diagnostic, mais je reconnais la forme. J'en parle davantage dans l'agoraphobie après 40 ans.
Pourquoi rester en dedans empire les choses
C'est la partie que personne ne veut entendre, moi le premier. L'évitement marche à court terme. On annule, on se sent mieux. Le cerveau prend des notes : « on est restés à la maison et rien de grave n'est arrivé, donc dehors, c'est dangereux ». La fois suivante, l'alarme sonne plus tôt et plus fort.
Le NHS donne l'exemple de quelqu'un qui se met à commander son épicerie en ligne pour ne plus jamais entrer au supermarché. Ça se comprend très bien. Et une autre porte se ferme.
Ce qui m'aide à passer la porte
Rien de ça n'est de la thérapie. C'est ce que j'ai trouvé, les jours où ça marche.
- Baisser le coût de la sortie. Si le bruit pèse lourd, le couper rend la sortie plus petite. Mes AirPods Pro avec la réduction de bruit, sans musique, m'aident dans les magasins et les salles bruyantes.
- Sortir petit, et souvent. Dix minutes à une heure tranquille valent mieux qu'une grosse sortie héroïque aux deux semaines. Le cerveau apprend par la répétition. L'héroïsme, lui, me vide.
- Prévoir la sortie de secours. Savoir que je peux partir, et comment, rend plus facile d'arriver. Ce n'est pas la même chose qu'annuler.
- Penser à la récupération, pas juste à la sortie. Une belle soirée peut encore m'aplatir pour une journée. J'ai écrit sur pourquoi une soirée réussie me vide. Prévoir une journée tranquille après, ça fait partie de sortir.
Voici ceux dont je parle.
Apple AirPods Pro (noise cancelling)
Apple
Mon avis. Je ne jure que par ça. La moitié du temps, il n'y a même pas de musique. Juste la réduction de bruit, et le monde baisse de quelques crans. Ça fait des merveilles les jours de surcharge.
À savoir. Pas donnés, et faits pour l'univers Apple : certaines fonctions marchent mieux avec un iPhone.
Si vous en êtes rendu à ne plus pouvoir sortir du tout, ou si votre monde se résume à quelques pièces, parlez-en à quelqu'un, s'il vous plaît. Un médecin, un psychologue, ou au Québec le 811, option 2 (Info-Social). Phobies-Zéro offre des groupes d'entraide pour l'anxiété et les phobies, y compris en ligne, ce qui aide pas mal quand tout le problème, c'est de passer la porte. Relief (anciennement Revivre) a aussi des ressources sur l'anxiété. La thérapie cognitivo-comportementale est le principal traitement par la parole recommandé pour l'agoraphobie.