Quand je commence quelque chose, c'est le feu. Une idée me pogne et je disparais. Des jours de temps. J'oublie de manger, je suis encore devant l'écran quand toute la maison dort, et je me sens mieux que depuis des mois. Puis ça finit, ou ça bloque, et je passe à travers le plancher.
Cinquante ans de ce manège-là avant que quelqu'un prononce le mot autisme devant moi.
Alors, pourquoi on s'effondre après un hyperfocus? Parce que l'hyperfocus roule sur de l'énergie empruntée. Tant qu'on est branché, le cerveau arrête d'enregistrer la faim, la fatigue, la vaisselle, les gens autour. Quand ça lâche, tout tombe en même temps. On est vidé, la vie qu'on a ignorée est en désordre, et la chose qui nous faisait sentir vivant vient de disparaître. L'effondrement, c'est ce trou-là.
C'est quoi, l'hyperfocus?
C'est le mot qu'on utilise pour cet état où une seule affaire prend toute la place et où le reste du monde se tait. On en parle surtout avec le TDAH. Mais bien des personnes autistes le connaissent de l'intérieur, souvent autour d'un intérêt spécifique. Les deux conditions se chevauchent beaucoup. Pour le TDAH chez l'adulte, CADDAC a une section en français qui vaut le détour.
Je veux être clair sur mes étiquettes. J'ai un TDAH, et à 50 ans j'ai aussi reçu un diagnostic de trouble du spectre de l'autisme (TSA) (plus un TPL, mais c'est une autre histoire). Fait que quand je lis sur l'hyperfocus, je me reconnais presque à chaque ligne, et je gagerais que bien des gens diagnostiqués sur le tard aussi. Si la question du TDAH vous trotte dans la tête, j'en parle dans mes textes sur le TSA-TDAH et sur les signes du TDAH à l'âge adulte.
Pourquoi la chute fait si mal
Douglas Cootey, dans un texte du magazine ADDitude (en anglais), décrit la chute comme le moment où la clarté s'en va et où le chaos revient. C'est exactement ça pour moi. Pendant que je suis dedans, la vie est simple. Une seule chose compte. Quand c'est fini, je retombe dans le bruit, et je suis fatigué d'une façon qu'une nuit de sommeil ne règle pas.
Il y a le corps, d'abord. Des repas sautés, des nuits trop courtes, des heures assis dans la même position, tout ça sur l'adrénaline et l'intérêt. Quand ça s'éteint, le corps envoie la facture. Il y a aussi le contraste. L'hyperfocus, ça fait du bien, vraiment, alors un mardi ordinaire après ça a l'air gris. Cootey note que chez les gens qui vivent aussi avec la dépression, le creux peut devenir plus lourd. Celle-là, je l'ai vécue.
Et puis il y a le bordel. Les courriels. Les comptes. Ce que j'ai promis à du monde et que j'ai oublié. Sandra, ma conjointe, qui a passé une semaine à côté d'un fantôme. Revenir là-dedans, c'est dur en soi, et la honte arrive pile à l'heure.
Le cycle que je n'arrivais pas à nommer
Pendant presque toute ma vie, ça avait l'air d'un défaut de caractère. Une énergie énorme au départ, puis plus rien. Des projets lâchés en plein milieu. Des gens que j'avais embarqués avec mon enthousiasme, qui se demandaient où j'étais passé. Ce cycle boom puis crash dépasse l'hyperfocus, alors je lui ai consacré un texte à part.
Le diagnostic n'a rien réglé. Il a changé l'histoire que je me raconte. J'ai arrêté de me dire que j'étais paresseux, ou un imposteur capable de tenir une semaine pis c'est tout. Mon cerveau chauffe à blanc sur une chose et reste froid sur le reste. C'est le câblage. Ça se gère quand même, et certaines semaines je le gère mal.
Ce qui m'aide à atterrir
Rien de ça n'est un avis médical. C'est ce que j'ai essayé, et une partie fonctionne une partie du temps.
- Planifier l'atterrissage avant le décollage. L'idée principale de Cootey, c'est de s'attendre à la chute pour qu'elle ne nous prenne pas en embuscade. Je sais maintenant qu'un gros projet finit en creux, alors j'essaie de ne rien prévoir d'important les jours suivants. Écrit comme ça, ça a l'air évident. Ça m'a pris des décennies.
- Rendre le temps visible. Mon problème, ce n'est pas de me concentrer. C'est que je ne sens plus le temps passer une fois concentré. Une minuterie que je vois de l'autre bout de la pièce casse le sort mieux qu'une alarme de téléphone que je balaie sans regarder.
- Manger à l'heure, pas à la faim. La faim ne se rend pas jusqu'à moi quand je suis branché. Alors les repas ont leur alarme, comme une pilule.
- Garder la prochaine affaire petite. Cootey suggère d'avoir le prochain projet prêt pour ne pas tomber dans le vide. Attention à celle-là. Chez moi, le prochain projet devient facilement la prochaine plonge. Donc la prochaine affaire est petite et elle a une fin. Une marche au bord du lac. Réparer une penture.
- Avertir le monde. « Je plonge pour quelques jours », c'est pas mal mieux que de disparaître sans rien dire aux gens avec qui on vit.
Voici la minuterie dont je parle. Silencieuse, parce que le tic-tac me rendrait fou.
Time Timer (silent)
Time Timer
Mon avis. Du temps qu'on voit. Un disque rouge qui rapetisse. Ça a l'air niaiseux, mais ça marche sur un cerveau qui perd trois heures sur un courriel.
À savoir. Prenez le modèle silencieux. Le tic-tac rend fou.
Quand la chute, c'est plus qu'une chute
Si le creux après un projet ne remonte pas au bout de quelques jours, ou s'il glisse vers des semaines où plus rien ne vous intéresse, parlez-en à un médecin ou à un psychologue. Des chutes empilées les unes sur les autres peuvent mener à l'épuisement, et l'épuisement autistique ressemble beaucoup à la dépression vu de l'intérieur. J'explique ce qu'est l'épuisement autistique dans un autre texte. Au Québec, si vous ne savez pas par où commencer, Info-Social 811, option 2, est une bonne porte d'entrée. Le regroupement PANDA a aussi des associations régionales sur le TDAH.