Pendant des années, je n'ai dit à personne à quel point ça allait mal. Je disais « je suis fatigué ». Je disais « c'est une passe difficile ». La plupart du temps, je disais « ça va », parce que je suis très bon pour dire « ça va ». Je peux animer une salle. Je peux faire rire le monde. Personne n'avait besoin de savoir.
Le problème avec les sous-entendus, c'est que personne ne les entend. « Je suis fatigué », ça sonne comme de la fatigue.
Alors voici la réponse directe, de quelqu'un qui l'a apprise tard. Pour dire à quelqu'un que vous avez des idées suicidaires, choisissez une personne de confiance, un médecin ou une ligne de crise. Dites-le clairement : « Je pense au suicide. » Puis dites ce que vous attendez de la personne, même si c'est seulement « peux-tu m'aider à savoir quoi faire? ». Si les mots ne sortent pas, écrivez-les ou textez-les. Et si la première personne réagit mal, ce n'est pas la fin. Parlez à quelqu'un d'autre, ou appelez le 1 866 APPELLE.
À qui le dire?
À quelqu'un avec qui vous vous sentez en sécurité. La page du 9-8-8 pour dire à quelqu'un ce que vous ressentez suggère un ami, un proche, un enseignant, un mentor, un aîné. On peut ajouter le conjoint, le médecin de famille, un psychologue ou un intervenant.
Ce n'est pas obligé d'être la personne la plus proche de vous. Des fois, c'est justement la plus difficile, parce qu'on a peur de ce que ça va lui faire. Je connais ça. Ma peur de l'abandon est vieille et elle crie fort, et longtemps j'ai été convaincu que le dire ferait reculer les gens. Vous pouvez donc commencer par quelqu'un d'un peu plus loin, comme votre médecin.
Au Québec, ça peut être votre médecin de famille, votre CLSC ou le 811 option 2 (Info-Social), ouvert jour et nuit. Et une ligne de crise, ça compte. Le dire d'abord à un inconnu formé pour ça, c'est quand même le dire à quelqu'un. Des fois, ça sert de pratique avant de le dire à la maison.
Quoi dire, concrètement?
C'est là que bien du monde bloque, alors voici de vrais mots. Plusieurs s'inspirent du guide du 9-8-8, que je trouve très bien fait.
Pour commencer :
« Je ne sais pas trop comment te dire ça… »
Puis la vraie phrase :
« Je pense au suicide. »
Ou « à mourir », ou « à mettre fin à mes jours ». Utilisez le mot si vous êtes capable. « Des idées noires », ça peut vouloir dire n'importe quoi. « Suicide », ça veut dire une chose. La personne comprend tout de suite que c'est sérieux.
Si ça aide, ajoutez à quelle fréquence, et ce qui se passe à côté :
« C'est tous les jours, maintenant. Je ne dors plus. Je n'ai plus d'espoir. »
Et ensuite, ce que vous voulez :
« J'aimerais avoir de l'aide. Peux-tu m'aider à en trouver? »
Cette dernière phrase compte plus qu'on pense. Bien des gens qui vous aiment vont paniquer si vous lâchez la bombe et vous arrêtez là. Leur dire ce dont vous avez besoin, ça leur donne quelque chose à faire avec leurs mains.
Et si je ne suis pas capable de le dire à voix haute?
Alors ne le dites pas. Écrivez-le.
Le 9-8-8 suggère d'écrire d'avance ce qu'on veut dire, et de commencer par un texto ou un courriel si le face-à-face est trop dur. Vous pouvez aussi passer par une chanson, un poème ou un extrait de série qui le dit à votre place.
Comme gars avec un TSA, j'ajouterais : les scripts, c'est permis. Ça fait cinquante ans que je répète des conversations dans ma tête avant de les avoir. Pour une fois, ce réflexe-là sert à quelque chose. Écrivez les quatre phrases d'en haut dans votre téléphone. Lisez-les s'il le faut. Personne ne vous donne une note pour la livraison.
Et si la personne réagit mal?
Ça arrive. Elle peut paniquer, figer, ou sortir une niaiserie comme « voyons, t'as tellement de belles choses dans ta vie ». La plupart du temps, ça vient de la peur, pas d'un manque d'amour.
Le Centre for Suicide Prevention le dit franchement (en anglais) : si la personne ne vous aide pas, essayez encore, parce que tout le monde n'a pas la force d'aider quelqu'un qui va mal. Le 9-8-8 dit la même chose à sa façon : si vous n'avez pas eu ce dont vous aviez besoin, appelez.
Venant d'un gars qui part avant qu'on le quitte : une mauvaise réaction, ce n'est pas un jugement sur vous. Ça vous dit où cette personne-là en est. Allez cogner à la porte suivante.
Une fois que c'est dit
Le dire, c'est le plus dur, mais c'est seulement la première marche. Essayez d'en faire tout de suite une deuxième, pendant que la personne est encore avec vous.
- Appelez une ligne de crise ensemble. Voici ce qui se passe quand on appelle, pour que personne n'y aille à l'aveugle.
- Prenez un rendez-vous chez le médecin, et demandez à la personne de vous accompagner si ça aide.
Si vous êtes en danger en ce moment, allez à l'urgence ou faites le 911. Des fois, la marche suivante est plus haute. La mienne, en 1998, a été de parler avec le psychologue de l'urgence et de choisir d'être admis. J'en parle dans je me suis fait admettre en psychiatrie. Je suis encore là pour l'écrire.